Une littérature économique de plus en plus abondante examine les effets des récompenses et de la reconnaissance publique. Même en l’absence de récompenses financières, les distinctions symboliques peuvent accroître l’effort des travailleurs (Kosfeld et Neckermann 2011), stimuler l’innovation ultérieure (Moser et Nicholas 2013) et modifier la production scientifique (Borjas et Doran 2015). La plupart de ces travaux portent toutefois sur des prix décernés par des employeurs, des experts ou des communautés savantes.
Les distinctions d’État constituent une forme particulière de reconnaissance symbolique. Elles sont quasi universelles : plus de neuf pays sur dix disposent d’un système de distinctions civiles au mérite. Ces distinctions s’étendent aux républiques comme aux monarchies, aux démocraties comme aux régimes autoritaires : de la Légion d’honneur française et de l’Ordre de l’Empire britannique au Royaume-Uni à l’Ordre du roi Abdulaziz en Arabie saoudite, en passant par l’Ordre de la République en Chine et la Médaille présidentielle de la liberté aux États-Unis. Elles confèrent un prestige public, ne s’accompagnent généralement d’aucune récompense matérielle directe et leur attribution ne coûte pas cher aux gouvernements. Pourtant, leurs conséquences économiques restent mal comprises.
Dans une nouvelle étude (Benveniste et al. 2026), nous quantifions la valeur de marché de la distinction civile la plus prestigieuse de France, la Légion d’honneur, lorsqu’elle est décernée à des dirigeants d’entreprise. Nous montrons que les entreprises des lauréats enregistrent des réactions boursières positives dans les jours qui suivent la remise des distinctions. Élément crucial, cette réaction se concentre sur les dirigeants pour lesquels la distinction semble révéler une proximité politique qui n’était pas encore visible pour les investisseurs. Dans ce contexte, les distinctions d’État semblent fonctionner comme un signal public d’un accès potentiel aux décideurs politiques.
Les distinctions : une nouvelle information pour les investisseurs
Pour analyser ce phénomène, nous avons constitué un ensemble de données exhaustif reliant l’ensemble des distinctions civiles de la Légion d’honneur décernées entre 1995 et 2019 aux mandats d’administrateurs dans les entreprises françaises cotées en bourse. Cela représente 1 240 distinctions reçues par 1 074 administrateurs, réparties sur 72 cohortes de récipiendaires.
Le processus d’attribution est essentiel, car les noms des nominés et des récipiendaires ne sont pas rendus publics avant la publication du décret officiel. En analysant 25 ans d’articles de presse parus dans les cinq principaux quotidiens français, nous constatons que les mentions dans la presse des récipiendaires se multiplient par dix dans les jours qui suivent immédiatement l’annonce. Les annonces fournissent donc aux investisseurs de nouvelles informations publiques. Pour mesurer la réaction du marché, nous utilisons une méthode d’étude d’événement et comparons plus précisément les rendements réels des entreprises lauréates autour de la date du décret avec les rendements attendus selon des modèles d’évolution du marché. La différence – un rendement anormal pouvant s’accumuler sur quelques jours – constitue la mesure standard de la réaction du marché à un événement (MacKinlay 1997).
Les attributions de l’État aux administrateurs d’entreprise augmentent la valeur de leur entreprise
La réaction du marché est immédiate et positive. Au cours des deux jours de cotation suivant l’annonce d’une distinction, les entreprises bénéficiaires enregistrent un rendement anormal composé moyen de 0,21 %. Cinq jours après la publication du décret, les rendements anormaux composés atteignent 0,43 %, sans inversion de tendance par la suite. Pour l’entreprise médiane de notre échantillon, l’effet initial sur deux jours correspond à une augmentation de la valeur de marché d’environ 7 millions d’euros, en euros constants de 2000.
Cet effet est moins marqué que les réactions du marché associées à des indicateurs plus directs des relations politiques des dirigeants d’entreprise, tels que les victoires électorales d’un homme politique lié aux dirigeants de ces entreprises (Coulomb et Sangnier 2014) ou les passages professionnels entre le monde des affaires et celui de la politique (Faccio 2006). Mais l’importance globale des distinctions de la Légion d’honneur est amplifiée par leur faible coût et leur fréquence élevée.
Une série de tests placebo et de vérifications de robustesse montre que cette tendance n’est pas due à l’anticipation ni à un artefact lié au mode de calcul des rendements attendus. Les cours des actions ne connaissent pas de fluctuations inhabituelles avant la publication du décret, ni lors des cohortes de distinctions où aucun dirigeant d’une entreprise n’est honoré, ni aux dates des remises de distinctions militaires et autres événements liés au gouvernement. Les résultats se confirment également avec d’autres indices de référence du marché et d’autres périodes d’estimation.
Une réaction positive du marché n’explique pas à elle seule ce que les investisseurs apprennent. Une possibilité est que la reconnaissance publique puisse amener les investisseurs à revoir leur évaluation des compétences, de la réputation ou des efforts futurs d’un administrateur. Une autre est que ces distinctions signalent une proximité politique. L’accès aux décideurs politiques est connu pour être précieux pour les entreprises (Fisman 2001), en particulier lorsque la réglementation, les autorisations, les subventions ou les marchés publics façonnent leurs perspectives commerciales (Goldman et al. 2013). La Légion d’honneur laisse place à cette dernière interprétation : comme pour de nombreuses distinctions d’État, les candidats doivent faire preuve d’un « mérite exceptionnel », mais celui-ci n’est pas défini avec précision par un ensemble fixe de critères observables. Son attribution comporte donc une dimension discrétionnaire.
Les distinctions d’État, un nouveau signe de liens politiques
Pour distinguer ces explications, nous exploitons une caractéristique distinctive des réseaux d’élite français. Un petit groupe d’établissements sélectifs, connus sous le nom de « grandes écoles » , forme une part disproportionnée des élites politiques et économiques. Leurs promotions relativement restreintes donnent naissance à des réseaux d’anciens élèves durables et visibles du public (Kramarz et Thesmar 2013).
Nous recoupons les données sur les administrateurs d’entreprises et les membres du gouvernement entre 1995 et 2019 avec les registres historiques des étudiants et les listes d’anciens élèves de 15 grandes écoles. Nous considérons qu’un administrateur a un lien politique antérieur à l’attribution du prix lorsqu’il a fréquenté la même institution à la même période qu’un responsable politique en exercice impliqué dans le processus d’attribution. Il s’agit d’un indicateur de lien politique que les investisseurs pourraient raisonnablement déduire à partir des biographies publiques et des registres des anciens élèves.
L’implication est claire. Lorsqu’un tel lien existe déjà, une nomination n’apporte guère d’informations supplémentaires et ne devrait avoir que peu, voire aucun effet sur le cours de l’action de l’entreprise. En revanche, en l’absence d’un tel lien, les investisseurs peuvent interpréter cette nomination comme révélatrice d’un accès, autrement inobservable, aux décideurs politiques.
Conformément à cette prédiction, aucune réaction statistiquement significative du marché n’est détectée lorsqu’un administrateur décoré a déjà un lien de formation avec un responsable politique impliqué dans le processus de décermentation (figure 1). En revanche, la réaction est positive et statistiquement significative lorsque l’administrateur n’a pas de lien antérieur de ce type. Cette tendance corrobore l’hypothèse selon laquelle les investisseurs n’interprètent la décoration comme une information précieuse que lorsque l’accès aux décideurs politiques n’était pas déjà manifeste.
Figure 1 Rendements anormaux composés des entreprises après la remise de la Légion d’honneur à leurs administrateurs, selon le statut de leurs liens
Remarques : Le graphique représente les rendements anormaux composés au cours des jours suivant l’annonce de la distinction ; les barres indiquent les intervalles de confiance à 95 %. Les observations correspondent à des positions (entreprises × individus) à différentes dates. Le statut de lien antérieur à la distinction est défini comme le fait d’avoir fréquenté la même grande école, dans la même promotion ou une promotion voisine, qu’un responsable politique impliqué dans le processus d’attribution.
Le moment de la remise de la distinction vient renforcer cette interprétation. Les distinctions décernées au début d’une législature suscitent des réactions nettement plus importantes sur les marchés, tandis que celles annoncées vers la fin du cycle politique n’ont aucun effet détectable. Ce phénomène est difficile à concilier avec une explication fondée sur la reconnaissance de mérites passés. Il est en revanche cohérent avec l’hypothèse selon laquelle les investisseurs évaluent la durée attendue de l’accès au pouvoir politique qu’une distinction peut révéler.
D’autres résultats vont dans le même sens. La réaction estimée du marché est plus forte pour les entreprises dont les activités sont davantage exposées aux décisions gouvernementales, notamment en matière de dépenses publiques, de réglementation et de participation publique. Enfin, cette réaction ne se propage pas aux autres entreprises du même secteur, ce qui suggère que les investisseurs interprètent l’attribution de cette subvention comme une information spécifique à l’entreprise plutôt que comme l’annonce d’un changement de politique à l’échelle du secteur.
Implications pour les distinctions d’État
La France constitue un cadre particulièrement approprié en raison de l’importance de la Légion d’honneur et des liens étroits entre les élites économiques et politiques. Mais les distinctions d’État existent dans la plupart des systèmes politiques, et les informations économiquement précieuses que les honneurs publics semblent véhiculer ont donc une portée bien au-delà de la France.
Nos résultats ne montrent pas que certaines distinctions aient été attribuées à tort ou que certains récipiendaires aient bénéficié d’un traitement de faveur. Ils mettent plutôt en évidence un canal sous-estimé par lequel les États influencent les marchés : lorsque les gouvernements distribuent du prestige public, ils peuvent également diffuser des informations ayant une valeur économique, notamment des informations crédibles concernant l’accès aux décideurs politiques. Cela soulève une question quant à la conception des distinctions symboliques. Les distinctions d’État sont destinées à reconnaître le service rendu et le mérite. Cependant, lorsque leur attribution implique des processus discrétionnaires et des acteurs politiques, elles peuvent également modifier les attentes quant à l’influence future.
Cela n’implique pas nécessairement que les gouvernements devraient décerner moins de distinctions. La reconnaissance de l’État peut récompenser les services rendus, soutenir les normes civiques et saluer des contributions que les marchés ne valorisent pas suffisamment. Mais les gouvernements pourraient se demander si les critères, les garanties et les informations entourant les nominations préservent suffisamment cet objectif premier. Des critères plus clairs, un examen indépendant et une plus grande transparence quant au parcours institutionnel par lequel les nominations sont effectuées pourraient réduire le risque que ces distinctions soient interprétées principalement comme des signes de proximité politique, même si de tels changements impliqueraient des compromis avec le pouvoir discrétionnaire qui permet de reconnaître diverses formes de mérite et de préserver à la fois les fonctions symboliques et de « soft power » des distinctions d’État.
Note de la rédaction : Cet article est une traduction automatique. L’original est disponible ici : When France’s Légion d’honneur awards move stock prices: A market signal of political access
Y a-t-il un problème avec cette traduction ? Veuillez envoyer un courriel à [email protected].
Références
Benveniste, S, R Coulomb, and M Sangnier (2026), “The (market) value of state honors”, Journal of Law, Economics, and Organization, forthcoming.
Borjas, G J, and K B Doran (2015), “Prizes and productivity: How winning the fields medal affects scientific output”, Journal of Human Resources 50: 728–58.
Coulomb, R, and M Sangnier (2014), “The impact of political majorities on firm value: Do electoral promises or friendship connections matter?”, Journal of Public Economics 115: 158–70.
Faccio, M (2006), “Politically connected firms”, American Economic Review 96: 369–86.
Fisman, R (2001), “Estimating the value of political connections”, American Economic Review 91: 1095–102.
Goldman, E, J Rocholl, and J So (2013), “Politically connected boards of directors and the allocation of procurement contracts”, Review of Finance 17: 1617–48.
Kosfeld, M, and S Neckermann (2011), “Getting more work for nothing? Symbolic awards and worker performance”, American Economic Journal: Microeconomics 3: 86–99.
Kramarz, F, and D Thesmar (2013), “Social networks in the boardroom”, Journal of the European Economic Association 11: 780–807.
MacKinlay, A C (1997), “Event studies in economics and finance”, Journal of Economic Literature 35: 13–39.
Moser, P, and T Nicholas (2013), “Prizes, publicity and patents: Non-monetary awards as a mechanism to encourage innovation”, Journal of Industrial Economics 61: 763–88.







