Les gouvernements ont régulièrement recours à des incitations fiscales pour encourager les contributions privées à des activités perçues comme socialement utiles, telles que la participation des femmes au marché du travail (Bastian et Lochner 2020) et la recherche et le développement (Galindo-Rueda et al. 2020). Les dons caritatifs bénéficient généralement de crédits d’impôt généreux, justifiés par l’idée que les dons privés contribuent à financer les biens publics et à corriger les insuffisances des marchés ou de l’État.
Les dons politiques bénéficient également d’allégements fiscaux dans de nombreux pays, notamment en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne (par exemple, Cagé 2018). En revanche, leur « valeur sociale » est plus discutable. Par exemple, lorsque le crédit d’impôt pour les dons politiques (aux partis politiques et aux campagnes électorales) a été instauré à la fin des années 1980 en France, les députés ont en fait créé un dispositif fiscal dont ils pouvaient directement bénéficier.
Cette asymétrie soulève une question politique fondamentale : les dons caritatifs et politiques doivent-ils être traités de la même manière par le système fiscal ? De plus, dans des pays comme la France, où ils prennent la forme d’un crédit d’impôt non remboursable, les incitations fiscales en faveur des dons politiques ne profitent qu’aux ménages soumis à l’impôt sur le revenu, ce qui exclut plus de la moitié de la population (en 2025, 45 % des ménages fiscaux en France étaient assujettis à l’impôt sur le revenu). Les ménages à revenus élevés faisant davantage de dons, ce système renforce les inégalités politiques (Cagé 2024).
Dans une nouvelle étude (Cagé et al. 2026), nous fournissons des preuves expérimentales sur la manière dont les individus réagissent à différentes incitations fiscales en faveur des dons caritatifs et politiques. À l’aide d’une enquête à grande échelle menée auprès de 12 600 répondants, nous comparons les effets de trois formes différentes d’allégements fiscaux – crédits d’impôt non remboursables, remboursements directs et subventions de contrepartie – tant pour les dons caritatifs que pour les dons politiques. Notre étude examine de manière unique les dons caritatifs et politiques dans un cadre expérimental unifié, ce qui permet de comparer directement la manière dont les donateurs réagissent à des incitations fiscales identiques . Nos résultats révèlent des différences marquées dans les réactions comportementales, avec des implications directes pour la conception de la politique fiscale en matière de dons.
Une expérience d’enquête sur les incitations au don
L’enquête (préenregistrée) a été menée en 2022 auprès d’un échantillon représentatif de la population française (12 600 répondants). Les personnes ont été réparties de manière aléatoire dans l’un des huit groupes (environ 1 575 personnes par groupe), conçus pour identifier les effets de différents régimes d’allègements fiscaux sur les dons caritatifs et politiques.
Nous avons d’abord fourni à toutes les personnes interrogées une fiche d’information expliquant le système actuel de crédit d’impôt non remboursable pour les dons, en utilisant une randomisation 50/50 pour les répartir soit dans le groupe des dons politiques, soit dans le groupe des dons caritatifs. Ensuite, nous avons randomisé chaque sous-échantillon en quatre groupes de taille égale :
- Un groupe témoin reflétant le crédit d’impôt existant, égal à 66 % du montant du don.
- Un groupe de traitement « remboursement immédiat », dans lequel 66 % du montant du don serait immédiatement remboursé au donateur, qu’il paie ou non l’impôt sur le revenu (T1).
- Un groupe de traitement avec contrepartie, dans lequel chaque euro donné serait doublé de 2 euros versés directement à l’organisation (T2).
- Un groupe de traitement avec suppression du crédit d’impôt existant (T3).
Les participants ont ensuite été confrontés à des décisions hypothétiques en matière de dons. On leur a demandé s’ils feraient un don et, le cas échéant, quel en serait le montant, selon différents régimes fiscaux.
Il est important de noter que le groupe témoin et les deux premiers groupes (T1 et T2) bénéficient du même prix fiscal de 33 centimes payés par euro reçu par l’organisme de bienfaisance, tandis que dans le cas du groupe « abrogation » (T3), le prix passe à 1 euro payé par euro reçu par l’organisme de bienfaisance. Les mêmes structures d’incitation ont été appliquées séparément aux dons caritatifs et aux dons politiques, ce qui a permis une comparaison claire entre ces deux groupes.
Effets asymétriques pour les dons caritatifs et les dons politiques
La figure 1 présente la probabilité moyenne de faire un don et le montant moyen des dons dans le groupe témoin et dans chaque groupe de traitement. Dans le groupe témoin, la probabilité de faire un don est sept fois plus élevée pour les dons caritatifs (42 %) que pour les dons politiques (6 %). Cet écart important persiste dans tous les traitements. Sous réserve d’un don, les montants moyens des dons sont également nettement plus élevés pour les dons caritatifs.
Figure 1 Résultats moyens en fonction du statut de traitement
a) Marge extensive (volonté de faire un don)
b) Marge intensive (montant donné, sous réserve de donner)
Remarques : Le graphique montre le résultat moyen par statut de traitement, à la marge extensive et à la marge intensive. La marge extensive est définie comme la probabilité qu’un individu déclare être disposé à faire un don. Pour le sous-ensemble de répondants disposés à donner, la marge intensive est définie comme le montant qu’ils déclarent être disposés à donner. Les quatre groupes sont les suivants : (i) le groupe témoin (« control »), (ii) le groupe de traitement par remboursement direct (« direct reimburs.- »), (iii) le groupe de traitement par appariement (« matching- ») et (iv) le groupe de traitement par abrogation du système de crédit d’impôt (« repeal- »). L’échantillon comprend toutes les personnes ayant participé à l’expérience. Nous considérons séparément les personnes à qui la fiche d’information sur les dons caritatifs a été présentée (nuances de bleu) et celles à qui la fiche d’information sur les dons politiques a été présentée (nuances d’orange). Les barres d’erreur représentent des intervalles de confiance à 95 %.
Source : Cagé et al. (2026).
Deux conclusions principales se dégagent des effets du traitement. Premièrement, alors qu’un grand nombre d’études en économie publique ont établi que les dons caritatifs sont sensibles à leur prix fiscal (Bakija et Heim 2008, Fack et Landais 2010, Cagé et Guillot 2022), nous montrons de la même manière que les dons caritatifs réagissent à la fois à la marge extensive (la probabilité de donner) et à la marge intensive (le montant de l’ , conditionnel au don) aux changements dans les régimes fiscaux. Nous montrons en effet que la suppression du crédit d’impôt entraîne une baisse substantielle tant de la volonté de donner que du montant des dons caritatifs. Dans l’ensemble, cette suppression entraîne une baisse de 35 à 40 euros (soit environ 24 à 31 % de la moyenne) du montant que les particuliers sont prêts à donner.
Les dons politiques, en revanche, semblent être inélastiques par rapport au prix. Nous constatons que la suppression du crédit d’impôt n’a que peu ou pas d’effet sur les deux marges des dons politiques. Cela suggère que les donateurs politiques sont nettement moins sensibles au coût financier des dons que les donateurs caritatifs. En d’autres termes, les contributions politiques semblent être motivées par des facteurs moins facilement modifiables par la politique fiscale.
Au-delà du prix fiscal lui-même, la forme des incitations fiscales a également son importance. Dans un système de contrepartie, une entité – souvent le gouvernement, parfois une entreprise – verse un montant supplémentaire proportionnel aux dons des particuliers. Les travaux existants comparent principalement l’abondement aux crédits d’impôt standard, en se concentrant sur la marge intensive. Cette littérature (voir Epperson et Reif 2019 pour une étude) montre que les particuliers donnent davantage dans le cadre de systèmes d’abondement que dans le cadre de systèmes de remboursement (Eckel et Grossman 2003, 2008, 2017). De manière cohérente, nous constatons que les subventions d’abondement augmentent les montants des dons, sous réserve de donner, tant pour les dons politiques que pour les dons caritatifs.
Cependant, nous montrons également que l’abondement réduit la probabilité de faire un don à une organisation caritative. Cette conclusion relativise la littérature sur les programmes de remboursement par rapport aux programmes d’abondement, qui se concentre principalement sur la marge intensive. Une explication possible est que les programmes d’abondement sont plus complexes sur le plan de l’ t moins transparents, en particulier dans le contexte français, où ils sont peu courants, ce qui peut dissuader certains donateurs potentiels de participer dès le départ.
Hétérogénéité des réponses
Les effets moyens peuvent masquer une hétérogénéité importante. Pour explorer cette question, nous utilisons une analyse en composantes principales, que nous complétons par une approche générique d’apprentissage automatique (Chernozhukov et al. 2018) afin d’identifier les schémas de réponse des différents groupes aux incitations fiscales.
En résumé, nous identifions trois composantes principales – définies en fonction du revenu, du niveau d’éducation, de la profession, de l’âge et des préférences politiques – qui reflètent les variations les plus importantes dans les données. Suivant la catégorisation de Cagé et Piketty (2023), nous les interprétons comme suit : (i) la gauche socio-écologique (bloc de gauche), (ii) le centre libéral progressiste (bloc de centre-droit) et (iii) la droite nationale patriotique (bloc d’extrême droite).
Nous constatons qu’à la marge extensive, la suppression du crédit d’impôt sur le revenu existant (T3) aurait principalement un effet négatif sur les électeurs d’extrême droite. En revanche, nous documentons un effet négatif à la fois du T1 (remboursement direct) et du T2 (abondement) pour les électeurs de centre-droit (qui ont tendance à avoir des revenus élevés), reflétant probablement l’utilisation des dons caritatifs comme moyen d’éviter de payer l’impôt sur le revenu. Il n’y a pas d’hétérogénéité dans les effets du traitement pour les dons politiques.
Implications pour la politique fiscale et le financement public de la démocratie
Nos conclusions ont des implications politiques importantes. Premièrement, elles remettent en question l’efficacité de l’extension d’incitations fiscales généreuses aux dons politiques. Si les dons politiques sont largement inélastiques, les dépenses fiscales dans ce domaine peuvent avoir un impact limité sur les contributions globales tout en bénéficiant de manière disproportionnée aux donateurs à revenus élevés qui auraient de toute façon fait des dons. En revanche, nous calculons que l’élasticité des dons caritatifs par rapport au crédit d’impôt existant est égale à -0,18. Ainsi, du point de vue de l’efficacité, si le crédit d’impôt reste un outil politique puissant pour les dons caritatifs, il semble être une pure aubaine pour les dons politiques.
Deuxièmement, les programmes de jumelage méritent d’être examinés avec attention. Si l’on souhaite encourager davantage les dons caritatifs, une politique préférable consisterait à remplacer le crédit d’impôt existant par un système de jumelage. Toutefois, cela augmenterait les dépenses fiscales de l’État, conduirait à une plus grande concentration des dons caritatifs et subventionnerait les préférences des citoyens les plus riches et les plus âgés (étant donné qu’à la marge intensive, les électeurs du bloc de centre-droit sont ceux dont les dons augmentent le plus dans le cadre du jumelage).
Note de la rédaction : Cet article est une traduction automatique. L’original est disponible ici : Rethinking existing tax schemes for political giving and charitable donations
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Références
Bakija, J, and B Heim (2008), “How does charitable giving respond to incentives and income? Dynamic panel estimates accounting for predictable changes in taxation”, NBER Working Paper 14237.
Bastian, J, and L Lochner (2020), “The EITC and maternal time use: More time working and less time with kids?”, NBER Working Paper 27717.
Cagé, J (2024), “Political inequality”, Annual Review of Economics 16: 455–90.
Cagé, J (2018), Le prix de la démocratie, Fayard (English version: The price of democracy, Harvard University Press, 2020).
Cagé, J, and M Guillot (2022), “Is charitable giving political? Evidence from wealth and income tax returns”, CEPR Discussion Paper 17597.
Cagé, J, M Guillot, and Y Huang (2026), “Should charitable and political donations benefit from similar treatments? Evidence from a survey experiment”, CEPR Discussion Paper 21132.
Cagé, J, and T Piketty (2023), Une histoire du conflit politique. Elections et inégalités sociales en France, 1789–2022, Paris: Le Seuil (English version: A history of political conflict. Elections and social inequalities in France, 1789–2022, Harvard University Press, 2025).
Chernozhukov, V, M Demirer, E Duflo, and I Fernández-Val (2018), “Generic machine learning inference on heterogeneous treatment effects in randomized experiments, with an application to immunization in India”, NBER Working Paper 24678.
Eckel, C C, and P J Grossman (2017), “Comparing rebate and matching subsidies controlling for donors’ awareness: Evidence from the field”, Journal of Behavioral and Experimental Economics 66: 88–95.
Eckel, C C, and P J Grossman (2003), “Rebate versus matching: Does how we subsidize charitable contributions matter? ”, Journal of Public Economics 87(3–4): 681–701.
Eckel, C C, and P J Grossman (2008), “Subsidizing charitable contributions: A natural field experiment comparing matching and rebate subsidies”, Experimental Economics 11(3): 234–52.
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Fack, G, and C Landais (2010), “Are tax incentives for charitable giving efficient? Evidence from France”, American Economic Journal: Economic Policy 2(2): 117–41.
Galindo-Rueda, F, M Bajgar, C Criscuolo, and S Appelt (2020), “Effectiveness of R&D tax incentives in OECD economies”, VoxEU.org, 14 October.





