Repenser l’Europe dans une économie mondiale fracturée : le rapport de Florence


Il ne fait guère de doute que l’ordre international est à un point de rupture (Gensler et al. 2025, Obstfeld 2025, Papakonstantinou et Pisani 2024). Les événements dramatiques qui se déroulent à l’échelle mondiale, allant des guerres aux bouleversements géopolitiques en passant par les perturbations commerciales, ont pris l’Europe – tant l’UE que ses États membres – au dépourvu. Il est encore difficile de savoir où aboutira l’évolution actuelle. Il est toutefois déjà clair que ces bouleversements ont démantelé le cadre de gouvernance et le cadre institutionnel externes qui sous-tendaient l’agenda politique, la conception institutionnelle et le développement économique de l’UE, rendant totalement dysfonctionnel ce que nous avons appelé le « modèle de responsabilité réduite » (MRR) de l’Europe.

Le Rapport de Florence (Buti et al. 2026) – initiative phare de l’EMU Lab au Centre Robert Schuman d’études avancées de l’Institut universitaire européen – explore la manière dont l’Europe peut naviguer dans cet ordre mondial fondamentalement transformé. Il examine les racines et les dimensions de la fragmentation et analyse comment ces évolutions restreignent la marge de manœuvre politique tant au niveau national qu’au niveau de la gouvernance de l’UE. Dans une optique pragmatique, le rapport réexamine les cadres de gouvernance établis afin d’articuler un programme politique cohérent visant à dépasser le MRR pour aller vers une Europe plus indépendante et plus sûre.

La fin du modèle de responsabilité réduite

Pendant des décennies, l’UE a fonctionné selon un « modèle de responsabilité réduite » : les États membres pouvaient sous-investir dans la défense commune en s’appuyant sur la protection des États-Unis, compter sur le vaste marché américain pour mener des stratégies de croissance tirées par les exportations, et ancrer leur stabilité financière dans la gouvernance hégémonique menée par les États-Unis du droit international et des institutions commerciales. Pour être clair, l’intégration européenne a d’abord et avant tout été guidée par de puissants moteurs politiques internes, mais le contexte international de l’époque a permis aux États membres de faire avancer le projet de l’Union en contournant la « pleine responsabilité » dans des domaines clés. Les réalisations remarquables de l’Europe unie ont toutes souffert du même diagnostic de « frein ». L’Europe a embrassé le projet du marché unique, mais n’a jamais mené à bien une stratégie commune visant à garantir l’efficacité et la résilience de ses propres infrastructures, télécommunications ou réseaux énergétiques. Elle a lancé l’euro, en prétendant que l’indépendance sans pareille de la BCE, le pacte de stabilité et de croissance de l’ , et la clause de non-renflouement garantiraient un cadre financier et macroéconomique résilient permettant de tenir la promesse d’une prospérité partagée.

Figure 1 Le modèle de responsabilité réduite de l’Europe

Fracturé par une rivalité géopolitique ouverte et une concurrence stratégique, l’environnement mondial n’est plus propice au modèle de responsabilité réduite de l’UE. Les biens communs neutres tels que l’énergie, la finance et le climat ont été explicitement transformés en armes, faisant des biens publics des maux publics. Ce sur quoi l’UE comptait comme piliers de la coopération et de la stabilité est désormais utilisé contre elle. 

Bien que nous naviguions encore en eaux inconnues, il est déjà évident que l’effondrement du statu quo est structurel : les conditions externes qui ont soutenu le développement de l’Europe ont largement disparu et ont peu de chances de se matérialiser à nouveau dans la même constellation qui a permis au modèle de responsabilité réduite de prospérer au départ. Sous son apparente et surprenante résilience, l’économie mondiale est confrontée à un risque élevé d’effondrement, déclenché soit par une guerre, soit par des chocs financiers, résultant d’un crédit privé surendetté ou de l’éclatement potentiel d’une bulle de l’IA.

La situation actuelle est véritablement exceptionnelle : l’effondrement du MRR est une crise silencieuse qui érode les fondements mêmes sur lesquels l’Europe a longtemps fondé son progrès. Ces dynamiques ne sont pas faciles à discerner et le modèle conventionnel de gestion de crise de l’UE, fondé sur des mesures réactives ad hoc, ne suffira pas à y faire face. L’Union doit au contraire adopter une approche d’un tout autre ordre : la mise en œuvre généralisée et accélérée d’une stratégie commune et cohérente visant à stabiliser ses fondements mêmes. 

Quatre principes 

Quatre convictions fondamentales guident l’analyse du Rapport de Florence. Premièrement, si la stimulation de la croissance et de la compétitivité est essentielle, elle n’est pas une fin en soi. Il s’agit plutôt d’un moyen de préserver le modèle social européen face au vieillissement, au changement climatique et aux pressions géopolitiques, ce qui nécessite donc un large consensus politique, de la conception à la mise en œuvre. Deuxièmement, nous estimons que le modèle social européen ne doit pas être considéré comme une contrainte au dynamisme économique, mais comme une source de stabilité et un catalyseur potentiel d’innovation. Des politiques sociales bien conçues peuvent concilier flexibilité du marché du travail et viabilité sociale. Nous rejetons le discours défaitiste d’une Europe faible et soutenons au contraire que les fondements de l’UE – valeurs démocratiques, État de droit et marchés réglementés – constituent une forme de pouvoir distincte et sous-estimée qui positionne l’Europe comme un leader mondial dans le maintien de l’ordre international fondé sur des règles, essentiel à la survie et au fonctionnement des démocraties modernes. Enfin, malgré les limites politiques de la fédéralisation, l’UE peut encore tirer parti des économies d’échelle grâce à une action commune ciblée sur des projets communs. Apporter des avantages tangibles aux citoyens par le biais d’une action partagée pourrait, à son tour, redéfinir les préférences en matière d’ e politique et créer des effets de rétroaction vertueux qui atténuent progressivement les contraintes au niveau national et européen.

Un programme politique en trois volets

La mise en place d’un nouveau modèle d’indépendance et de sécurité européennes implique un changement fondamental de perspective : l’Union n’est pas une contrainte pesant sur l’espace politique national, mais un créateur de celui-ci. En échangeant une partie de leur souveraineté formelle contre la sécurité et la prospérité collectives – en particulier dans des domaines tels que la transition climatique, la défense commune et les infrastructures numériques à grande échelle –, les États membres peuvent obtenir des avantages qu’aucune nation ne peut fournir efficacement à elle seule et acquérir un niveau de pertinence mondiale qui serait autrement hors de portée individuelle. Cette approche sous-tend également la mise en œuvre réussie du programme politique en trois volets du rapport de Florence : renforcer le multilatéralisme par le biais d’alliances mondiales multipolaires conformes aux valeurs européennes, créer une véritable Union de l’épargne et de l’investissement pour stimuler la compétitivité et l’innovation, et réorienter le budget de l’UE vers la fourniture de biens publics européens. 

Compte tenu de l’expérience récente et des contraintes juridiques existantes, les progrès futurs dans cette entreprise commune résulteront probablement d’initiatives menées par des coalitions changeantes d’États membres volontaires. La tâche centrale consiste à structurer ces efforts de manière à permettre une participation plus large au fil du temps et à éviter de sombrer dans une UE « à la carte » – un ensemble de projets fragmentés qui affaiblissent l’unité institutionnelle de l’UE. Le défi fondamental pour mener à bien cette ligne d’action n’est pas un manque de pouvoir intrinsèque, mais la nécessité de surmonter l’autodéfaillance et ce que l’on peut qualifier de « piège de la fragmentation » – un court-termisme dans le comportement politique motivé par des discours politiques nationaux qui présentent la souveraineté partagée comme un jeu à somme nulle, même si une intégration plus poussée améliorerait manifestement le bien-être dans tous les États membres. C’est pourquoi surmonter le modèle de responsabilité réduite (MRR), désormais dysfonctionnel, nécessite la création d’un cadre institutionnel adapté pour remédier à ces biais. Plus crucial encore pour l’avenir, l’UE doit s’attaquer aux problèmes fondamentaux qui minent sa productivité. Mais plutôt que de se contenter de rattraper son retard sur les États-Unis ou la Chine, l’Europe devrait exploiter son avantage comparatif dynamique en renforçant ses propres trajectoires technologiques, en combinant innovation, efficacité, équité et durabilité. 

Tableau 1 Réponse à la crise du modèle de responsabilité réduite

Un nouveau contrat social européen

L’effondrement des conditions externes qui sous-tendaient le modèle de responsabilité réduite de l’Europe a mis en évidence des faiblesses structurelles, érodé la marge de manœuvre politique et amplifié les divergences entre les États membres. La fragmentation – tant interne qu’externe – limite désormais la capacité de l’Europe à prendre les mesures indispensables, ce qui constitue une menace directe pour la prospérité européenne. Pour surmonter cette dynamique, il faudra rétablir une politique et une capacité institutionnelle propre à l’action collective, ancrées dans un contrat social européen renouvelé. Au cœur de cette vision se trouve le concept de « solidarité fondée sur l’assurance » défendu par feu Jürgen Habermas : comme aucun État membre ne peut prédire de manière fiable son exposition future aux chocs, tous ont intérêt à mettre en place des dispositifs permettant de partager les risques et les coûts dans le temps. Ce « voile d’ignorance » renforce l’argument en faveur de mécanismes collectifs qui dépassent les calculs nationaux étroits. La solidarité devient alors tournée vers l’avenir : elle se justifie non pas par des transferts permanents, mais par l’espoir que tous puissent, à des moments différents, bénéficier d’un soutien commun. Par extension, le nouveau contrat social européen n’est pas seulement un arrangement économique, mais un projet politique de reconnaissance mutuelle et de responsabilité. La confiance mutuelle est le « ciment intertemporel » de cet arrangement, permettant aux pays de maintenir leur coopération au fil du temps en reconnaissant que les avantages de cette assurance partagée ne seront peut-être pas immédiats, mais se concrétiseront à différents moments et dans différentes circonstances. 

Il existe également un atout politique fondamental qu’il ne faut pas négliger à cet égard : le soutien de l’opinion publique à l’intégration européenne et à une UE plus forte reste solide, même dans les pays traditionnellement sceptiques. Tirer parti de cette adhésion pourrait contribuer à atténuer les contraintes politiques et à relever les défis actuels de l’Union ; ne pas le faire risque de l’éroder. 

En adoptant une approche prospective et une solidarité fondée sur l’assurance, l’Union peut démontrer à ses citoyens et au monde entier qu’elle est à la fois prête et capable de prendre son destin en main. Le Rapport de Florence fournit les arguments intellectuels en faveur d’un nouveau contrat social européen, affirmant qu’une Union plus forte que la somme de ses parties est la seule option viable pour naviguer dans un monde où les anciennes alliances et certitudes ont disparu. Il n’est plus possible de se dérober à la pleine responsabilité qui incombe à la construction d’un monde multipolaire stable, à la mise en œuvre de l’Union de l’épargne et de l’investissement, et au renforcement de l’offre de biens publics européens. Les dimensions externe et interne d’une Europe plus forte sont inextricablement liées au sein d’un tout. 

Note de la rédaction : Cet article est une traduction automatique. L’original est disponible ici : Reconfiguring Europe in a fractured global economy: The Florence Report

Y a-t-il un problème avec cette traduction ? Veuillez envoyer un courriel à [email protected].

Références

Buti, M, G Corsetti and A. Peychev (eds) (2026), Reconfiguring Europe in a Fractured Global Economy, The 2026 EMU-Lab Florence Report, European University Institute. 

Gensler, G, S Johnson, U Panizza and B Weder di Mauro (eds) (2025), The Economic Consequences of The Second Trump Administration: A Preliminary Assessment, CEPR Press. 

Obstfeld M (2025), “The international monetary and financial system: a fork in the road, Andrew Crockett Memorial Lecture, Bank of International Settlement’s Annual General Meeting, Basel, 29 June.

Papaconstantinou, G and J Pisani-Ferry (2024), New world new rules: global cooperation in a world of geopolitical rivalries, Agenda Publishing. 



Source link

  • Related Posts

    How to get a seat at the White House’s first ever UFC fight

    IE 11 is not supported. For an optimal experience visit our site on another browser. UP NEXT Trump Heads to China; Sean Duffy Under Fire for Reality Show 02:31 Trump…

    How Canada’s counter-tariffs impacted consumer prices

    For six months in 2025, Canada imposed counter‑tariffs on a wide range of goods from the United States. This short and well‑defined episode offers a unique opportunity to examine how…

    Leave a Reply

    Your email address will not be published. Required fields are marked *

    You Missed

    Where Are the Passengers of the Hantavirus-Hit Cruise Ship Now?

    Where Are the Passengers of the Hantavirus-Hit Cruise Ship Now?

    How to get a seat at the White House’s first ever UFC fight

    How to get a seat at the White House’s first ever UFC fight

    11 Summer Items a Shopping Director Likes for Fashion People

    11 Summer Items a Shopping Director Likes for Fashion People

    Minister of Justice and Attorney General of Canada announces a judicial appointment in the province of British Columbia

    Minister of Justice and Attorney General of Canada announces a judicial appointment in the province of British Columbia

    How Canada’s counter-tariffs impacted consumer prices

    How Canada’s counter-tariffs impacted consumer prices

    Carney’s public health officer refuses to say injecting fentanyl is unsafe