En juin 2019, le New York Times a publié un article sur les livreurs de repas en France (Alderman 2019), dont beaucoup étaient de jeunes migrants pour qui le travail sur plateforme était devenu un rare point d’ancrage sur le marché du travail. Un migrant a résumé le sentiment de beaucoup : « faire du vélo, même dans des conditions précaires, valait mieux que des moyens plus néfastes de gagner de l’argent comme la vente de drogue ». Cela illustre un principe au cœur de l’économie de la criminalité : lorsque le travail légal est accessible, le coût d’opportunité de la délinquance augmente (Becker 1968). La question est de savoir si cette logique d’ e tient la route à grande échelle, et si les plateformes de livraison peuvent élargir l’accès à des revenus légaux pour les personnes les plus exposées au risque de criminalité.
Dans un article récent (Allouard et al. 2025), nous apportons des preuves causales sur cette question. Il y a à peine 15 ans, le travail à la demande sur les plateformes était pratiquement inexistant. En 2021, on estimait à 4,9 millions aux États-Unis (Garin et al. 2023) et à 4,1 millions dans l’UE
le nombre de personnes comptant sur le travail en freelance comme principale source de revenus, la livraison de repas représentant la majeure partie de ces emplois.
Le travail sur les plateformes offre des horaires flexibles et des barrières à l’entrée très faibles (Mas et Pallais 2017), ce qui le rend accessible à des groupes exclus du marché de l’emploi conventionnel (Burtch et al. 2018, Laitenberger et al. 2023). Les jeunes hommes peu qualifiés, les migrants victimes de discrimination (Bréda et al. 2021) et les personnes ayant un casier judiciaire mineur sont les plus susceptibles de se lancer dans la livraison et les plus surreprésentés dans les statistiques de la criminalité (Hjalmarsson et al. 2024, Marie et Pinotti 2024).
Nous exploitons le déploiement progressif de Deliveroo et Uber Eats à travers la France entre 2015 et 2019 pour estimer l’effet causal de l’arrivée des plateformes sur les marchés du travail locaux et la criminalité. Nous identifions également les groupes qui favorisent le recours au travail en freelance et les changements qui en découlent en matière de délinquance.
Pourquoi le travail à la demande pourrait réduire la criminalité
Deux mécanismes économiques relient l’accès au travail à la demande à une baisse de la criminalité. Le premier est la substitution de revenus : dans le cadre classique de Becker (1968), les individus comparent les gains attendus de la criminalité aux revenus légaux. Une abondante littérature empirique confirme que de meilleures opportunités d’emploi réduisent la délinquance (Hjalmarsson et al. 2024). Les emplois de la gig economy facilement accessibles – ne nécessitant ni CV, ni qualifications, ni expérience professionnelle préalable – augmentent le coût d’opportunité de la délinquance. À l’inverse, un accès restreint à l’emploi en raison de la discrimination ou d’un casier judiciaire peut entretenir à la fois l’exclusion du marché du travail et l’implication dans la criminalité (Kline et al. 2022, Cullen et al. 2023).
Le deuxième mécanisme est celui de la neutralisation. Le temps consacré aux livraisons – concentré le soir et le week-end, lorsque les taux de délinquance atteignent leur pic – est du temps qui n’est pas passé dans des situations augmentant le risque de délinquance. Ce mécanisme reflète les données montrant qu’une utilisation structurée du temps réduit plus largement la délinquance (Jacob et Lefgren 2003).
Il est essentiel de noter qu’aucun de ces mécanismes ne nécessite une activation complète sur le marché du travail : même une activité partielle et irrégulière dans le domaine de la livraison peut modifier l’emploi du temps et accroître l’attrait relatif d’un revenu légal, ce que rend possible la nature flexible et à la demande des livraisons à la demande (Hall et Krueger 2018, Chen et al. 2019).
Ces deux mécanismes prédisent des réductions concentrées sur des types de crimes spécifiques – par le biais de la substitution de revenus dans le trafic de drogue et le vol opportuniste, et de l’incapacité d’agir dans le vandalisme et la violence – ce qui nous permet de tester les canaux, et pas seulement l’effet global.
L’expérience naturelle française
La France offre un cadre propice à l’identification des effets causaux de l’arrivée des plateformes. Deliveroo et Uber Eats se sont lancés en France en 2015 et se sont développés progressivement : les plateformes opéraient dans 11 circonscriptions de police en 2015, 39 en 2017 et 233 en 2019 (figure 1, panneau a). Ce déploiement géographique ne reflète pas les différences préexistantes en matière de criminalité ou de tendances du chômage, ce qui nous permet d’identifier les effets causaux en comparant les zones traitées précocement avec celles qui ne l’ont jamais été ou qui ne le sont pas encore.
Figure 1 Déploiement de la plateforme et livreurs de repas en France
a) Déploiement des plateformes par année et par circonscription de police, 2015-2019
b) Nouvelles inscriptions (rouge continu) et livreurs actifs (bleu pointillé), 2012-2019
Remarques : Le panneau a présente le déploiement échelonné des principales plateformes de livraison de repas en France entre 2015 et 2019, agrégé au niveau des circonscriptions de police. La couleur rouge indique la première année d’entrée de la plateforme. Le graphique b présente les effectifs annuels des livreurs de repas. La ligne pointillée représente les nouvelles inscriptions (afflux annuel de livreurs nouvellement enregistrés) ; la ligne continue représente le stock de livreurs actifs (micro-entreprises ayant déclaré un chiffre d’affaires positif au cours d’au moins une des deux années précédentes). La ligne verticale en pointillés marque l’entrée de la plateforme en 2015.
Comme le montre le panneau b de la figure 1, l’effet sur le nombre de livreurs a été immédiat et important. Le stock de livreurs actifs est passé de près de zéro en 2014 à environ 120 000 en 2019. Les données individuelles issues des registres publics d’enregistrement des entreprises nous permettent de caractériser les chauffeurs. Il s’agit en grande majorité de jeunes hommes ; environ un tiers sont nés à l’étranger ; et parmi les deux tiers nés en France, près de la moitié ont un prénom à consonance non européenne. Ce sont précisément les groupes qui se heurtent aux obstacles les plus importants sur le marché du travail traditionnel.
Ajustements du marché du travail
Nos estimations confirment que l’arrivée des plateformes entraîne une forte hausse des inscriptions de livreurs, concentrée presque exclusivement chez les hommes – environ 62 livreurs supplémentaires pour 10 000 hommes. Parmi les hommes, les personnes nées à l’étranger réagissent deux fois plus fortement que celles nées en France, ce qui reflète les obstacles majeurs auxquels les migrants sont confrontés dans le cadre d’un recrutement classique. Cette différence de participation est essentielle à notre analyse : si les plateformes ont un impact sur la criminalité par le biais du marché du travail, les effets devraient être les plus marqués précisément parmi ces groupes.
Les taux globaux de chômage et d’inactivité ne changent pas de manière significative suite à l’arrivée des plateformes. Le choc est trop ciblé pour faire évoluer les indicateurs à l’échelle de la population. Mais le tableau se précise lorsque l’on examine les groupes qui se tournent vers le travail de livraison. Le chômage des hommes diminue d’environ 1,5 % après l’arrivée des plateformes. Le résultat le plus frappant concerne les hommes migrants : leur taux d’inactivité chute de près de 9 %. Cette baisse est cohérente avec le fait que les plateformes sortent les hommes de l’inactivité plutôt que du chômage déclaré. Pour de nombreux hommes migrants, les emplois de livreurs constituent leur premier pied-à-terre dans l’emploi formel.
Nous ne constatons pas non plus de substitution par rapport à d’autres secteurs à bas salaires. L’emploi dans les restaurants et les supermarchés ne diminue pas, ce qui écarte la crainte que les plateformes ne fassent que remplacer une forme de travail précaire par une autre.
La criminalité diminue – mais uniquement là où la théorie le prévoit
La figure 2 montre l’impact de l’arrivée des plateformes sur quatre catégories de criminalité. La structure des effets correspond à nos mécanismes théoriques.
Dans l’ensemble, la criminalité enregistrée diminue d’environ 3 % après l’arrivée des plateformes, les violences contre les personnes baissant de près de 7 %. Les baisses les plus importantes concernent le vandalisme et la destruction de biens (−15 %, graphique a) et les infractions liées à la drogue (−15 %, graphique b). La baisse du vandalisme correspond particulièrement bien au canal de neutralisation. Ces infractions sont commises de manière disproportionnée par des adolescents et de jeunes adultes et ont tendance à se concentrer le soir et le week-end, heures pendant lesquelles les livraisons ont lieu. La réduction des infractions liées à la drogue s’aligne davantage sur la substitution de revenus : le travail sur les plateformes offre une alternative légale et accessible au petit trafic de drogue pour les personnes confrontées à des obstacles à l’emploi formel.
Figure 2 Impact de l’entrée sur les plateformes sur la criminalité
Notes : Estimations issues d’une étude d’événements concernant l’effet de l’entrée sur les plateformes sur les taux de criminalité annuels dans les juridictions policières françaises, pour les personnes âgées de 15 à 54 ans. La ligne pointillée d’ verticale marque l’année d’entrée sur les plateformes. Les variations en pourcentage après l’entrée sont indiquées sous chaque graphique. Détails techniques complets dans Allouard et al. (2025).
La distinction entre les infractions contre les biens en fonction de leur niveau de sophistication permet d’affiner encore le tableau. Les infractions contre les biens peu qualifiées, telles que le vol à l’étalage et le vol à l’arraché, qui nécessitent peu de préparation et sont les plus courantes chez les personnes sans revenu stable, diminuent d’environ 10 % (graphique c). En revanche, les infractions contre les biens hautement qualifiées, telles que le cambriolage et le vol de véhicule, qui requièrent de l’expérience, des réseaux et des coûts fixes plus élevés, ne montrent aucun effet détectable (graphique d). L’accès aux plateformes modifie les comportements à la marge de l’activité criminelle d’entrée de gamme, et non la criminalité professionnalisée.
Qu’est-ce qui exclut d’autres explications ?
Une préoccupation légitime concernant notre identification est que les plateformes ne s’implantent pas au hasard. Elles ciblent les zones où les marchés sont plus importants et où le dynamisme économique est plus fort. Leur implantation peut donc coïncider avec une amélioration de la situation économique locale qui aurait de toute façon entraîné une baisse de la criminalité. Les tendances en matière de criminalité et les résultats sur le marché du travail avant leur implantation sont relativement stables dans tous les groupes, ce qui est rassurant, mais ne permet pas d’exclure totalement une implantation fortuite dans des zones sur le point de connaître un essor.
Deux tests apportent des preuves plus solides. Premièrement, nous exploitons l’âge légal minimum de 18 ans requis pour exercer une activité de livraison. Si la criminalité diminue grâce à l’accès aux plateformes, cette baisse ne devrait concerner que les personnes éligibles pour devenir livreurs. Les tendances économiques plus générales affecteraient tous les âges de manière égale. En utilisant les dossiers judiciaires qui identifient l’âge des délinquants, nous constatons que la baisse se concentre entièrement chez les adultes, sans aucun effet chez les mineurs. Deuxièmement, le fait d’exclure les trois plus grandes villes – Paris, Marseille et Lyon – tout en conservant leurs zones de banlieue, où vivent la plupart des livreurs, ne modifie pas les résultats. Ensemble, ces tests indiquent clairement que l’accès aux plateformes est le facteur déterminant.
Implications politiques
Nos conclusions montrent que l’élargissement de l’accès à des revenus légaux pour les groupes défavorisés peut réduire la criminalité, même lorsque les emplois sont temporaires, flexibles et peu rémunérés. Cela a une pertinence directe pour les débats autour de la directive européenne sur le travail sur les plateformes, adoptée en 2024, qui étend les protections en matière d’emploi aux travailleurs de la gig economy.
L’objectif d’une plus grande stabilité est louable. Mais les réformes doivent préserver ce qui rend les plateformes de livraison précieuses pour les travailleurs les plus défavorisés : leur recrutement non discriminatoire et sans barrières (pas de CV, pas d’entretien, pas de test de langue). Si des réglementations plus strictes augmentent les coûts de sélection, les plateformes pourraient devenir plus sélectives, fermant la porte aux travailleurs qui en bénéficient le plus. Le défi consiste à étendre les droits sans importer les filtres discriminatoires du marché du travail conventionnel.
La question à long terme est de savoir si ces emplois constituent une véritable passerelle vers un emploi stable ou une impasse. Les gains à court terme sont réels quoi qu’il en soit. Mais les premières données donnent à réfléchir : l’expérience dans le travail à la demande génère des gains bien plus faibles sur le marché du travail que le travail traditionnel, et offre particulièrement peu de perspectives d’évolution aux travailleurs portant des noms d’origine immigrée (Adermon et Hensvik 2022) – le groupe le plus susceptible d’exercer des activités de livraison. Les données concernant les réfugiés vont dans le même sens (Degenhardt et Nimczik 2025).
L’objectif politique devrait être de coupler des emplois accessibles de premier échelon avec des parcours de développement des compétences et d’emploi stable. La question de savoir si les plateformes de travail à la demande peuvent devenir une véritable passerelle, plutôt qu’une porte tournante, est l’une des questions ouvertes les plus importantes en matière de politique d’intégration sur le marché du travail.
Note de la rédaction : Cet article est une traduction automatique. L’original est disponible ici : Gig jobs and crime: Evidence from food delivery platforms in France
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Références
Adermon, A, and L Hensvik (2022), “Gig-jobs: Stepping stones or dead ends?”, Labour Economics 76: 102171.
Alderman, L (2019), “Food-delivery couriers exploit desperate migrants in France”, The New York Times, 16 June.
Allouard, H, G Cecere, J De Sousa, O Marie, and I Picard (2025), “Deliver us from crime? Gig jobs, labour market opportunities, and offending”, CEPR Discussion Paper 21089.
Becker, G S (1968), “Crime and punishment: An economic approach”, Journal of Political Economy 76(2): 169–217.
Bréda, T, N Jacquemet, M Laouénan, R Rathelot, M Safi, and J Sultan Parraud (2021), “Discrimination in hiring people of supposedly North African origin: Lessons from a large-scale correspondence test”, IPP Policy Brief No. 76.
Burtch, G, S Carnahan, and B N Greenwood (2018), “Can you gig it? An empirical examination of the gig economy and entrepreneurial activity”, Management Science 64(12): 5497–520.
Chen, M K, P E Rossi, J A Chevalier, and E Oehlsen (2019), “The value of flexible work: Evidence from Uber drivers”, Journal of Political Economy 127(6): 2735–94.
Cullen, Z, W Dobbie, and M Hoffman (2023), “Increasing the demand for workers with a criminal record”, Quarterly Journal of Economics 138(1): 103–50.







