B) Écart en points de pourcentage entre la croissance cumulée projetée du PIB par habitant dans le scénario de base et celui sans vieillissement, Espagne, Italie et France
Sans intervention politique, les conséquences du vieillissement démographique seront dévastatrices : nous passerons d’un monde caractérisé par une croissance régulière de l’emploi à un autre où l’emploi diminuera tandis que la population (et donc le nombre de consommateurs) se stabilisera au mieux. D’ici 2060, le PIB par habitant de la zone OCDE ne sera supérieur que de 25 % à celui d’aujourd’hui (scénario de référence du graphique A), alors que si la croissance se poursuivait comme par le passé, la croissance du PIB par habitant serait presque deux fois plus importante (scénario sans vieillissement). Dans de nombreux pays européens, l’essentiel du ralentissement de la croissance se produira avant le milieu du siècle (graphique B), en raison de taux de fécondité qui restent faibles et du départ progressif à la retraite des baby-boomers et de la génération X.
Augmenter la fécondité constituerait un investissement tourné vers l’avenir, susceptible de rehausser la croissance et d’assurer la pérennité du niveau de vie à très long terme. Toutefois, à court et moyen terme, il n’y aurait pas de dividende de croissance, mais plutôt une « dette démographique » (Weil, 2026): le PIB par habitant serait plus faible pendant de nombreuses années, car les nouveau-nés n’étant pas sur le marché du travail avant environ 20 ans, une hausse persistante des naissances accroîtrait le taux de dépendance global (c’est-à-dire le rapport entre la population hors âge de travailler et la population en âge de travailler) par rapport aux projections du scénario de base pendant environ un demi-siècle.
Cela entraînerait à son tour une réduction encore plus grande de la part de la population totale en emploi, qui soutient la croissance économique et le niveau de vie.
En utilisant la même méthodologie de projection et les mêmes données de l’OCDE (2025c), il est possible de quantifier l’effet d’une augmentation des taux de fécondité, en remplaçant le scénario central des projections démographiques de l’ONU par leur scénario de remplacement instantané, dans lequel la fécondité reviendrait immédiatement au niveau garantissant le remplacement des générations. Sur une période de 20 ans, une telle augmentation significative de la fécondité réduirait la croissance du PIB par habitant de 6 points de pourcentage supplémentaires, et cet écart ne se résorberait que lentement, restant encore de 4 points de pourcentage en 2060 (Figure 2, graphique A).
Figure 2 Une fécondité plus élevée aurait des effets négatifs durables sur le PIB par habitant
B) France et Italie
Note: Écart en points de pourcentage de la croissance cumulée projetée du PIB par habitant par rapport au scénario sans vieillissement, zone OCDE, France et Italie, 2023 = 0
Source: Calculs de l’auteur à partir de United Nations (2024) and OCDE (2025c).
Cette dette démographique se ferait particulièrement sentir dans des nombreux pays européens au moment où les effets du vieillissement attendus seraient les plus marqués. En Italie et en France, la perte supplémentaire de PIB par habitant culminerait respectivement à près de 7 et 4 points de pourcentage en 2044 (graphique B). En outre, au maximum la moitié de cette perte ne serait récupérée d’ici 2060.
Il s’agit là d’estimations prudentes, car elles ne tiennent pas compte de l’effet d’une fécondité plus élevée sur la participation au marché du travail. La littérature économique met en évidence un effet causal négatif des naissances sur l’offre de travail des femmes dans les pays à revenu élevé (Aaronson et al., 2021; Kleven et al., 2025) et il n’existe aucune preuve que ces effets puissent être considérablement atténués par les politiques (Albanesi et al., 2023; Bover et al., 2025; OCDE, 2025a). Cela implique que, bien que les femmes en âge de travailler représentent une importante réserve de main-d’œuvre, espérer puiser de manière significative dans cette réserve pour amortir les effets d’une augmentation de la fécondité relèverait du vœu pieux. En réalité, les mesures destinées à lutter contre la baisse de la fécondité risquent d’avoir l’effet inverse sur la participation des femmes au marché du travail.
Les personnes sexagénaires à la retraite, mais encore en capacité de travailler, constituent une autre réserve importante de main d’œuvre sous‑utilisée. Cependant, là encore, il semble difficile de mobiliser ces personnes pour compenser les effets de la hausse de la fécondité sur le taux de dépendance : Bon nombre d’entre elles sont des femmes et, en l’absence de services d’accueil du jeune enfant abordables, le fait de devenir grand‑mère accélère la sortie du marché du travail des femmes plus âgées (Backhaus et Barslund, 2021; Frimmel et al., a paraître), ce qui conduit à nouveau à des effets inverses sur la participation en cas d’augmentation de la fécondité.
Une migration plus élevée pourrait neutraliser la perte de PIB par habitant due à une fécondité accrue
Le renforcement de l’immigration constitue une alternative plus cohérente pour compenser l’effet négatif d’une fécondité plus élevée sur la croissance. L’immigration contribue déjà à la croissance économique de l’Europe. Par exemple, au cours de la dernière décennie, les ressortissants de pays tiers ont représenté environ 70 % de l’augmentation totale des forces de travail de l’UE (Eurostat, 2026). Les migrants contribuent déjà à contenir les déficits publics (OCDE, 2021) et à pallier les pénuries de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs (OCDE, 2025b). De plus, une fécondité plus élevée chez les natifs ne devrait pas affecter négativement la participation au marché du travail des personnes nées à l’étranger.
Les taux de migration nette sont toutefois faibles dans de nombreux pays. Par exemple, entre 2021 et 2024, en Italie et en France, les taux de migration nette moyens n’étaient que de 0,11 % et 0,16 % de la population, respectivement, tandis qu’à l’autre extrémité du spectre ils atteignaient 0,82 % en Espagne (OCDE, 2025c). Il existe donc une marge importante pour augmenter les taux de migration, du moins dans les pays où ils sont très faibles. L’OCDE (2025c) envisage un scénario dans lequel, dans ces pays, les taux de migration nette sont progressivement portés à 0,61 %, ce qui correspond au 75e centile de la distribution entre pays de l’OCDE pour la période 2021-2024. Les projections tiennent compte des différences actuelles entre les taux d’emploi des natifs et des personnes nées à l’étranger et supposent que les motifs de migration, et donc la répartition des taux de migration nette par âge et par sexe, restent inchangés.
La migration de travail ne représente toutefois qu’une faible part des flux migratoires actuels (OCDE, 2025b). En suivant la méthodologie de l’OCDE (2025c), on peut quantifier le potentiel d’une migration de travail accrue pour compenser les pertes de PIB par habitant dues à une fécondité plus élevée. Afin de mieux capter la migration de travail, on suppose ici que l’augmentation des taux de migration est obtenue en accroissant uniquement les entrées de personnes en âge de travailler. Une augmentation de la migration de travail permettant d’atteindre un taux de migration nette de 0,61 % d’ici 2030 compenserait presque parfaitement l’effet de l’augmentation de la fécondité jusqu’au seuil de renouvellement instantané dans des pays tels que la France et l’Italie (Figure 3). Après le début des années 2040, les dividendes de cette stratégie seraient même suffisamment importants pour dépasser la trajectoire du PIB par habitant du scénario de base (c’est-à-dire sans hausse de la fécondité). Et d’ici 2060, la perte de PIB par habitant serait proche de 1/4 à 1/3 de celle du scénario de base en France et en Italie, respectivement.
Figure 3. Une migration de travail plus élevée pourrait plus que compenser l’impact d’une forte fécondité
A: France
B: Italie
Note: Écart en points de pourcentage de la croissance cumulée projetée du PIB par habitant par rapport au scénario sans vieillissement, France et Italie, 2023 = 0. Forte migration en âge de travailler : le taux de migration net atteint 0,61 % d’ici 2030, grâce à l’augmentation des seuls flux migratoires de la population en âge de travailler.
Source: Calculs de l’auteur à partir de United Nations (2024) and OCDE (2025c).
Conclusions
Recourir à une immigration accrue pour compenser les effets d’une fécondité plus élevée ne serait cependant pas une solution sans contrepartie. Plus l’augmentation de l’immigration est forte, plus les interventions politiques nécessaires à une intégration réussie sont importantes, allant des mesures d’accueil et de formation spécialisée à l’accès à des transports et à des logements abordables – voir par exemple, OCDE (2023). De plus, de nombreux migrants ne restent que temporairement dans le pays d’accueil, ce qui rend difficile le maintien de taux élevés de migration nette sur le long terme (OCDE, 2025b). Enfin, une forte augmentation des flux d’immigrants peut susciter une résistance au sein de la population des pays d’accueil (Moriconi et al., 2022; Boeri et al., 2024). Pourtant, l’augmentation des flux migratoires semble être l’une des rares stratégies aptes à éviter qu’une hausse de la fécondité ralentisse la croissance par habitant pendant un demi-siècle.
Note de l’auteur : Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur et ne peuvent être attribuées à l’OCDE ni à ses pays membres.
Editor’s note: this translation has been provided by the author. You can find the original column here : Pitting migrants against babies: Why it does not make (economic) sense
Références
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Albanesi, S, C Olivetti, et B Petrongolo (2023), “Families, labor markets, and policy”, in S Lundberg and A Voena (eds.), Handbook of the Economics of the Family, Elsevier.
Backhaus, A, et M Barslund (2021), “The effect of grandchildren on grandparental labor supply: Evidence from Europe”, European Economic Review 137: 103817.
Boeri, T, et al. (2024), “Pay-as-they-get-in: Attitudes toward migrants and pension systems”, Journal of Economic Geography 24(1): 63–78.
Bover, O, et al. (2025), “Family-friendly policies and fertility: What firms have to do with it?”, CEPR Discussion Paper 20411.
European Conservatives and Reformists Group in the European Parliament (2019), Europe’s demographic winter.
European Parliament (2021), Report on reversing demographic trends in EU regions using cohesion policy instruments, A9-0061/2021.
Eurostat (2026), Labour force by citizenship.
Frimmel, W, et al. (forthcoming), “Grandmothers’ labor supply”, Journal of Human Resources 57(5): 1645–89.
Kleven, H, C Landais, et G Leite-Mariante (2025), “The child penalty atlas”, Review of Economic Studies 92(5): 3174–207.
Moriconi, S, G Peri, et R Turati (2022), “Skill of the immigrants and vote of the natives: Immigration and nationalism in European elections 2007–2016”, European Economic Review 141: 103986.
OCDE (2025a), Gender equality in a changing world: Taking stock and moving forward, Gender Equality at Work, Éditions OCDE, Paris.
OCDE (2025b), Perspectives des migrations internationales 2025, Éditions OCDE, Paris.
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OCDE (2021), Perspectives des migrations internationales 2021, Éditions OCDE, Paris.
United Nations (2024), World population prospects 2024, Online edition, United Nations.
Weil, D (2026), “How much would continued low fertility affect the US standard of living?”, Journal of Economic Perspectives 40(1): 27–46.






